Focus sur Visa 2018

par les étudiants de l'ESJ PRO Montpellier

De la complexité d’être femme et photojournaliste en 2018

Lors de la 30e édition de Visa pour l’image, plusieurs conférences ont été organisées sur les photojournalistes femmes. 

Cet article a été écrit par Focus sur visa. 
Publié le 07.09.2018 à 17h53 à Perpignan
Catherine Leroy, photojournaliste de guerre française, au Vietnam en 1967. © manhhai / CC / Flickr

Elles ont dû se battre pour en arriver là. Les travaux, luttes et défis des photojournalistes femmes ont été au cœur de plusieurs table-rondes de la 30e édition de Visa pour l’image. Une édition où cinq femmes sont exposées contre 17 hommes.

« À la fin du XIXe siècle, les femmes photographes étaient cantonnées aux portraits, paysages, nourriture… », raconte Marie Robert, conservatrice au Musée d’Orsay, lors d’une conférence sur femme et photojournalisme jeudi 6 septembre au palais des Congrès de Perpignan.

En 2018, les femmes ont conquis « le territoire des hommes », assure Marie Robert, qui a été, trois ans plus tôt, co-comissaire d’une exposition sur la place de la femme dans l’histoire de la photographie.

Une conquête à relativiser, si l’on se penche sur les statistiques de la commission de la carte d’identité des journalistes professionnels (CCIJP).

De tous les métiers du journalisme, celui de la photo est le milieu où les femmes sont les moins nombreuses. En 2008, elles représentaient environ 20% de la profession, selon la CCIJP. Dix ans plus tard, elles ne sont plus que 15 %.

En 2017, 87 femmes ont obtenu leur carte de presse de reporter-photographe en France contre 590 hommes. Bien que peu nombreuses dans la profession, elles continuent de s’imposer.

« Pour en arriver là, tu as dû coucher ! »

« En tant que femmes dans ce métier, nous sommes souvent face à des obstacles », raconte Kasia Strek, lauréate du prix Camille Lepage 2018 et participante à la table-ronde.

Selon elle, ce n’est pas sur le terrain que les discriminations liées au genre sont les plus nombreuses. Mais au sein-même de la profession.

« Ce sont nos confrères masculins qui, le plus souvent, nous mettent des bâtons dans les roues », dénonce-t-elle.

La table ronde organisée par la SAIF (Société des auteurs des arts visuels et de l’image fixe) s’est déroulée au palais des Congrès de @focusvisa2018 via Twitter

Sur la scène, entourée de ses consœurs, elle décrit des remarques sexistes : « Ils t’envoient toi là-bas ? », « Tu n’es pas légitime. », « Pour en arriver là, tu as dû coucher ! ».

La photojournaliste polonaise prône la ténacité en toute situation. « Il faut être persistante, si une porte se ferme, je rentre par la fenêtre. »

Un avantage en reportage

Être une femme peut aussi être un atout sur le terrain. « Je suis discrète et avec mon petit appareil photo, mes lunettes de soleil, personne ne se méfie de moi », glisse Kasia Strek.

Véronique de Viguerie, lauréate du Visa d’Or humanitaire 2018 et nommée pour le Visa d’Or News, en témoigne. Elle raconte comment elle a traversé le Yémen en guerre, intégralement voilée à l’arrière d’un taxi, sans se faire prendre.

« Notre chance, c’est que là-bas, les policiers ne parlent pas aux femmes. Si nous avions été des hommes, nous aurions été interrogés et découverts », dit-elle lors d’une autre conférence organisée le même jour au palais des Congrès.

Sanaa, Yémen, 6 novembre 2017. Il y a un mois, Ahmed Sagaf (13 ans) a sauté sur une mine sur la ligne de front. Au centre de rééducation, il apprend à marcher avec une prothèse.
© Véronique de Viguerie / The Verbatim Agency pour Paris Match

 

Être une femme permet d’avoir accès à tous les terrains. « Dans certains pays, on a un accès aux femmes que n’ont pas les hommes », confie Laurence Geai, photojournaliste qui contribue régulièrement pour Le Monde.

Et Marie Robert d’ajouter : « Les femmes photojournalistes sont dominées. Alors elle ont une empathie pour les autres dominés du monde. »

La parité en débat

Pour assurer un plus grand nombre de reportages signés par des femmes, certains directeurs photos se sont posés la question de la parité.

Comme au Washington Post, quotidien américain réputé. « Quand j’ai commencé, il y a 30 ans, c’était comme la France aujourd’hui : c’était 100 % masculin », se souvient MaryAnne Golon, directrice photo du journal.

« Au fil du temps, on a poussé pour avoir plus de femmes photographes. »  Sur les 17 photographes permanents que compte la rédaction, 7 sont des femmes.

« Nous ne choisissons pas nos photographes en fonction du genre », soutient Nicolas Jimenez, directeur photo du quotidien Le Monde. « C’est une question de génération. Et aujourd’hui, on ne se pose plus la question. »

« Pourtant on voit beaucoup moins de femmes. Elles auraient donc moins de talent ? », lui rétorque Marion Hislen, déléguée à la photographie au sein de la direction générale artistique du ministère de la Culture.

S’unir pour s’imposer

Le chemin est encore long jusqu’à l’égalité. Et les femmes espèrent un coup du pouce de l’Etat. « Françoise Nyssen, la ministre de la Culture, a donné une feuille de route sur l’égalité entre les hommes et les femmes », assure la déléguée du ministère.

D’ici là, elles s’unissent pour plus de lumière. Comme au festival normand Les femmes s’exposent, dont la première édition a eu lieu en juin 2018. Béatrice Tupin, sa fondatrice l’a créé « pour se faire pardonner ».

Un vieil homme au milieu du cimetière de Qayyarah, en Irak, 20 octobre 2016. Alice Martins fait partie des cinq femmes à être exposées. © Alice Martins

« Il y a 24 ans, 18 femmes vivaient de la photo en France. En tant que directrice photo du Nouvel Observateur, je n’ai fait travailler que des hommes. »

Les mauvaises langues assurent qu’il n’y aura pas assez de femmes photographes en France pour remplir les murs de ce festival pendant dix ans. La fondatrice rétorque : « J’espère que dans 10 ans ce festival n’aura plus lieu d’être… »

Vous souhaitez partager une info ou poser une question ?
Vous voulez signaler une erreur ? 
N'hésitez pas à écrire à Focus sur Visa
à l'adresse esjpro2018visaimage [@] gmail.com.